En guise de mots d'adieu, Marc Dugain nous glisse à la fin de son dernier roman : "Romancer un personnage, c'est le trahir pour mieux servir ce que l'on pressent de sa réalité."
Avenue des Géants est tiré de fait bien réels et de la vie hors norme d'Edmund Kemper (ici dépeint sous l'alias Al Kenner), qui défraya la chronique aux Etats-Unis dans les années 1960.
Inutile d'en dire trop et d'enlever à cette lecture troublante le plaisir (et l'horreur) de la découverte. Il suffit de se mettre sur la piste d'Al pour ne plus avoir envie de le quitter, à son corps (et intuition) défendant.
Al est un ado un peu plus grand que la moyenne (2,20 mètres) et un peu plus intelligent que ses congénères (son QI dépasse celui d'Einstein).
Après le divorce de ses parents, Al a grandi auprès de sa mère, une grande femme dominatrice et tyrannique. Arrivé à l'adolescence, il est envoyé chez ses grands-parents et tombe sous la férule de sa grand-mère, copie conforme de la perversité de sa mère.
Un jour, Al décide de mettre un terme au cercle vicieux familial qui l'étouffe. Il n'aura pas de mal à se souvenir de la date : le même jour, le président Kennedy est assassiné.
Le roman se déroule au fil d'une narration en flash-back qui passe au peigne fin l'Amérique des années 1960-1970 :
"Nous étions des enfants de l'après-guerre. Nos pères en avaient vu de belles dans le Pacifique et en Europe, et les non-dits à l'intérieur des familles se dissimulaient derrière la prospérité. La famille traditionnelle s'était souvent transformée en cauchemar, on voyait pour la première fois à la télévision des images de massacre en Indochine, l'aiguille de la boussole tournait affolée pour bien des jeunes qui ne savaient plus comment exister. Certaines n'ont rien trouvé d'autre que de tuer, et en masse, comme si tuer une seul personne ne suffisait plus" et d'aujourd'hui :
"Dehors on coule. Tout ce qu'on craignait est arrivé. La terre s'épuise comme une vieille femme malade que son mari voudrait continuer à honorer chaque jour. L'Amérique a gagné. Plus de communisme, plus de rêve non plus, un seul modèle, le nôtre. Dans cinquante ans il n'y aura plus dans la mer que des poissons d'élevage, on respirera avec un masque et l'eau vaudra plus cher que le champagne. Sinon, tout va bien, de nouveaux pays émergent sur le même modèle que le nôtre. Le seul tort d'Orwell était de croire que le totalitarisme prendrait un visage terrifiant."
Avenue des Géants se prête à l'analyse de l'inconscient d'une nation par le truchement du dialogue intérieur d'un héros-ogre. "Quand je travaillais à l'hôpital psychiatrique dans le Montana, j'avais un patron qui m'a beaucoup marqué. Il disait que tous les problèmes commencent le jour où l'on sort du ventre de sa mère et que l'enfant crie sa colère de passer du monde de l'apesanteur amniotique à celui de la gravité où il ne faut jamais oublier de respirer. Si en plus la mère vient à disparaître, le désenchantement est définitif."
Projeté dans une descente en enfer semée de routes infinies, de hippies, de Républicains bon teint et d'une société au bord de l'implosion schizophrène, le géant de Marc Dugain nous emmène aux pieds des séquoias au chevet d'un esprit et d'un pays malades.
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